Mort par négligence & Impunité... Jusqu'à quand?

  • 20 Jan 2018

  • Par : Dr Zouhair Lahna

  • Tags : Maroc, sante

La jeune étudiante en médecine n’a pas accepté la mort d’une fillette de 13 ans par négligence, victime d’un système de santé ivre et sans repères. N’en déplaise aux fonctionnaires qui exécutent des directives de marchandisation de la santé et poussent les bons professeurs à la démission.

L’élève médecin, empli de toutes les bonnes intentions du monde, a assisté impuissante avec sa collègue à une nuit d’agonie dans le service de pédiatrie au CHU. Non pas que le cas de maladie rénale dont souffrait la petite était désespéré ou d’emblée gravissime, mais plutôt le fait d’assister, impuissantes, à la chute heure après heure de la patiente, aux complications qui se succèdent avec une indifférence de la jeune interne qui ne se déplaçait pas de sa chambre, à l’absence de l’infirmier de nuit qui dormait paisiblement et à la nonchalance des collègues d’un autre service que les jeunes étudiantes ont essayé en vain d’appeler à la rescousse. Jusqu’au constat de l’aggravation notable de l’état de santé de la fillette au matin et au transfert (trop tardif) vers la réanimation. La petite est décédée dans l’après midi.

Cette expérience macabre et inhumaine marquera à tout jamais les deux jeunes étudiantes qui sont venues me voir ce dimanche matin. Elles ont quitté le service de pédiatrie où, me disent-elles, elles n’ont rien appris. Le service subit à l’instar de toutes les autres unités des CHU, une hémorragie de professeurs qui partent s’installer dans le privé. Des huit professeurs que comptait le service, il n’en reste plus que trois. Les résidents et internes sont livrés à eux-mêmes pour apprendre le métier, alors les étudiants en médecine... Ce n’est plus qu’un détail de la désillusion ambiante.

Le système, tel un ogre indéfinissable, est le responsable de tous les manquements et de tous les excès. Le système est difficilement attaquable parce qu’il est immatériel, bien que ce soit le produit des hommes et des femmes qui l’ont alimenté depuis des décennies. Hérité des temps de la colonisation, il a été ensuite engrossé et complexifié en y ajoutant des ingrédients de toutes sortes : inconséquence, irresponsabilité, corruption et impunité. Dans ce climat, toutes les bonnes intentions et bonnes initiatives sont broyées par cette machine.

On peut passer tout le temps qu’on souhaite à condamner et se défouler sur le système, mais rien n’y fait, il demeure insensible et intouchable, ou presque. Sa force vient de son caractère immatériel. Parfois, il éjecte à la vindicte populaire un appât facile. Mais quand la plupart des éléments de ce dernier acceptent les inepties, c’est vers l’écroulement et le chaos qu’on se dirige. Ceux qui s’y opposent ou se fatiguent sont priés de le quitter, afin qu’il demeure libre et destructeur de la société et de ses valeurs.

Il est question de valeurs morales, religieuses et éthiques de la société, qui sont en destruction. Et le rejet du système de santé marocain par tous les citoyen n’est qu’un symptôme du rejet des valeurs humaines de ceux qui le constituent et acceptent d’en faire partie, voire de le servir. Les étudiantes effarées que j’ai croisées ne souhaitent pas appartenir à une telle organisation mais leur formation les oblige à y être, comme je l’ai été moi-même il y a de cela une génération. Comme tant d’autres, je l’ai fui à la première occasion sachant que je n’apprendrais jamais mon métier dans un chaos pareil. Des années plus tard, je suis revenu pour utiliser les faibles marges de manœuvre du système pour accéder aux démunis et enseigner un certain savoir-faire et un savoir-être.

Un matin, j’ai croisé, à l’Ordre des médecins de Casablanca, un professeur en médecine en gynécologie que je connais depuis de longues années.

- Alors comment ça se passe dans ton service ?

- Je suis fatiguée et désabusée, je vais peut être partir !

Ensuite, elle m’a égrené les noms de tous ceux de ma génération et même en dessous qui ont quitté les trois services du CHU de Casablanca, laissant les jeunes faire face à une charge de travail colossale et privés de formateurs.

- Comment le ministère de la Santé et celui de l'Enseignement supérieur acceptent-ils les démissions des enseignants en masse ? Ce n’est pas normal, lui dis-je.

- C’est pire, on a l’impression qu’on nous pousse vers la démission et le départ.

- Est-ce pour encourager les deux facultés privées qui viennent d’ouvrir au Maroc ?

- Et même !! Les étudiants ont toujours besoin de terrain de stage et cette politique par le vide n’est que suicidaire. Enfin, je ne comprends plus rien, m’a-t-elle répondu d’un air détaché et incrédule.

Cette dame est parmi les dernières qui résistent. Faisant un peu de privé, elle continue à enseigner et à tenir un service. Son départ et celui de tant d’autres est préjudiciable, aussi bien aux soins octroyés aux patients qui arrivent souvent dans des états compliqués d’autres hôpitaux périphériques voire d’autres villes, que pour la formation de jeunes médecins et des étudiants en médecine.

Le système, laissé comme un bateau ivre, pourra bien s’écrouler, hélas, en occasionnant des dégâts considérables qui éclabousseront tout le monde, et surtout ceux qui l’ont laissé pourrir par mépris ou par indifférence.