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Lettre ouverte de Tahar Ben Jelloun au nouveau ministre de la Santé.

Je vous écris, Monsieur le Professeur, parce que je pense aux «travaux d’Hercule» qui vous attendent. Par quoi commencer? Comment procéder? Quelle est la part du privé dans l’exercice de la santé au Maroc? Comment réguler ce secteur qui est miné de problèmes tant l’appât du gain est monstrueux?

Monsieur le Professeur,

Je ne vous connais pas, mais je sais qui vous êtes et d’où vous venez. Ceux de votre entourage ne tarissent pas d’éloges à votre propos. Je les crois volontiers et c’est pour cela que je me permets de vous écrire au moment où vous allez diriger le ministère de la Santé, l’un des plus difficiles et des plus complexes au Maroc. Il vous faut du courage, et je pense que vous n’en manquez pas.

Deux critères sont utilisés pour évaluer le niveau de progrès et de civilisation d’une société: la condition de la femme et l’état de la santé publique. On ajoute souvent l’éducation, mais son niveau découle des deux autres critères.

Vous avez une longue expérience dans le domaine de l’enseignement de la médecine et la direction des CHU du Maroc. Vous connaissez donc bien le terrain.

Je ne vous ferai pas l’affront de vous décrire la situation déplorable des hôpitaux publics dans notre pays. Vous êtes au courant de ce qui s’y passe, comme vous connaissez parfaitement leurs manques, leurs besoins et les méthodes pour réparer le corps médical marocain.

Je vous écris, Monsieur le Professeur, parce que je pense aux «travaux d’Hercule» qui vous attendent. Par quoi commencer? Comment procéder? Quelle est la part du privé dans l’exercice de la santé au Maroc? Comment réguler ce secteur qui est miné de problèmes tant l’appât du gain est monstrueux?

Je vous le dis d’emblée: ce n’est pas une question de moyens. C’est une question de morale et d’éthique. Je sais que les facultés de médecine du pays forment de très bons éléments. Je sais aussi qu’il existe des médecins, des infirmiers, des aides soignants qui sont des personnes de bonne volonté, qui font de leur mieux pour que le citoyen qui se présente à eux soit bien reçu et bien soigné. Mais ces personnes ne constituent pas une majorité. Loin de là.

On ne devient pas médecin pour faire de l’argent. La médecine est une vocation, un engagement au service de l’être humain qu’il soit riche ou pauvre, bourgeois ou prolétaire, paysan ou entrepreneur, employé ou chômeur. Cette vocation ne peut vivre que si elle est soutenue par une éthique forte, c’est-à-dire humaine et désintéressée.

C’est un constat et un principe qui sont d’une grande banalité. Sauf que certains construisent des cliniques en vue de faire de l’argent en priorité, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont de mauvais médecins. Pas du tout. Ils sont bons mais âpres au gain. Et cela n’est pas propre au Maroc. Le principe des cliniques déclenche des réactions étranges. La volonté d’amasser le maximum d’argent rend fou.

Il est un fait divers qui a lieu dans les années soixante-dix à Reims, en France. Une clinique privée a été le champ de bataille entre généralistes et chirurgiens au point de s’entretuer. Cela a été adapté à l’écran dans «Sept morts sur ordonnance» , réalisé en 1975 par Jacques Rouffio, joué par Charles Vanel, Michel Piccoli, Gérard Depardieu, etc.

Je vous cite ce film qui a marqué des générations de médecins, pour vous dire combien l’exercice de la médecine dans le privé, donc payante, génère des conflits d’un ordre qui n’a rien avec la santé.

Vous avez donc deux chantiers immenses face à vous: réparer l’hôpital public; mettre de l’ordre dans le secteur privé, et surtout le moraliser.

Le public a besoin d’être bien dirigé. Pour que les médecins choisissent l’hôpital public pour y faire carrière, ils doivent être très bien payés. Il en est de même du personnel soignant.

Les cliniques, sans les mettre toutes dans la même catégorie où l’argent est primordial, doivent collaborer avec le secteur public. Les études de médecine au Maroc n’ont pas toujours été payantes. On n’est pas en Amérique. Donc il est tout à fait normal qu’un service civil soit revu et mieux structuré et rendu obligatoire pour les jeunes médecins.

Ce dont souffrent, entre autres, les citoyens, c’est ce qu’on appelle «le désert médical». Tous les médecins se concentrent dans les grandes villes et personne ne veut s’installer dans la campagne. Pour cela, ne faut-il pas instaurer une obligation de présence, une sorte de super service civil pour les jeunes médecins?

D’une façon globale, ce qui est important, c’est de responsabiliser les médecins et le personnel soignant, leur inculquer une morale où le respect des valeurs l’emporte sur tout le reste. On n’a pas besoin de repeindre la façade de l’hôpital, mais on a besoin de veiller au respect des règles d’hygiène à l’intérieur et de rendre le secteur public attrayant au point d’arriver à inverser la tendance comme cela s’est fait en France, où l’hôpital public est plus sérieux, mieux organisé, plus rassurant. Quant aux cliniques, elles sont moins bien considérées. Comme l’a dit un responsable politique, ce qui est mieux dans le privé par rapport au public, c’est l’hôtellerie.

Bon courage et bonne chance!